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Die Bewhoner, Elmar Mauch

Le premier livre de ma sélection est un livre de photographies mais n’est pas l’œuvre d’un photographe. C’est celle d’un compilateur. Elmar Mauch est professeur de photographie à l’Ecole des Beaux-Arts de Zürich. Il est l’auteur de plusieurs livres pour lesquels il a utilisé des photos trouvées, dont nous retiendrons particulièrement Flug, édité à compte d’auteur en 2006.

Les quelques 80 photos qui composent celui-ci sont l’œuvre de photographes anonymes. Arrachées de leurs albums, elles ont d’une certaine manière perdu leur sens. Les paysages, les lieux et les attitudes de ces gens aux visages inconnus ne signifient rien pour nous. Ils sont comme des coquilles vides, quasi désincarnées parce que nous ne connaissons rien de ce qu’a été leur vie. L’unique certitude est qu’ils ont vécu ; la preuve en est apportée par leur photographie même. En rassemblant des photographies d’origines diverses, Elmar Mauch redonne une âme aux personnages. Il modifie bien sûr pour son propre compte le sens des images, le détourne, l’infléchit pour étayer son propos. Ce faisant il parvient, en insufflant cette seconde vie, à finir de les désincarner pour les élever au-dessus de leur « simple » condition de père, mère, fille, oncle, tante ou frère. Il nous les rend proches. Il fait en sorte qu’ils puissent devenir, en quelque sorte, de lointains contemporains et l’empathie provoquée permet de voir au-delà des images.

 

Die Bewohner – Les Habitants – ne déroge pas à cette règle. Mauch compose une histoire à partir d’un matériau que l’on pourrait considérer « brut », dans la mesure où les auteurs de ces images, leurs sujets, pour ne pas dire « figurants », sont anonymes, peut-être même morts depuis le moment où la pellicule a été impressionnée. Ainsi l’impression que l’on nous donne à voir devient-elle un remodelage de la réalité, dans la mesure où notre perception n’a qu’une infime chance de correspondre parfaitement à l’intention du photographe au moment où celui-ci déclenche son appareil. Mais qu’elle intention attribuer au photographe de ces mouches mortes, rangées en colonnes par quatre sur le rebord d’une fenêtre, avec deux d’entre-elles détachées en tête, comme pour un défilé militaire ?

La suite de ces images à l’origine sans rapport entre-elles laisse au fil des pages apparaître l’intention de Mauch. Il crée une progression dramatique dont le sens, à mesure qu’il se révèle, sonne comme le glas sans appel d’une prédestination où raisonne l’écho de la culpabilité. En six courts chapitres et un épilogue (Der Fels (Le rocher), Die Bewegung (Le mouvement), Die Bewohner (Les habitants), Die Abwesenden (Les absents), Die Wehrhaften (Les défenseurs), Meins (Ce qui m’appartient)) se déroule sous nos yeux le drame austro-allemand de la Deuxième Guerre Mondiale.

 

Mauch produit ici un livre intime. Il semble s’adresser au monde germanique, à celui qui a laissé par complicité active ou passive s’installer le nazisme, le mouvement. Tout y est en retenue. Il n’y a pas d’images sensationnelles, si ce n’est cette cohorte de mouches mortes agencées comme une troupe à la parade. Le sensationnel se dégage par le dialogue, la correspondance entre les images. L’enchaînement des chapitres aux titres équivoques donne quant à lui toute l’ampleur du drame qui se joue, avec en guise de paroxysme, le chapitre qui donne son titre au livre. Die Bewohner, les habitants, nous regardent à leurs fenêtres. Hommes, femmes, enfants nous dévisagent avant même que nous en fassions de même. Si parfois on distingue un sourire sur la face de ces inconnus, c’est néanmoins un fort sentiment de malaise qui prévaut. Que regardent donc ces mines graves, qui se trouve hors-cadre et que nous ne voyons pas ? Qui sont-ils donc et que font-ils à leur fenêtre ? C’est le chapitre suivant, Die Abwesenden (Les absents), qui offre des réponses et nous ramène quelques pages en arrière pour contempler à nouveau ces gens et permettre de remarquer l’absence justement des hommes que l’on dit dans la force de l’âge.

Die Bewohner est un livre empreint d’une violence sourde, sans concession, dont le personnage principal n’est rien moins que la mort à l’œuvre. Il donne à voir l’Histoire, le temps qui passe, l’oubli enfin dans sa grande vacuité. Ainsi, le dernier chapitre intitulé Meins, qui signifie « ce qui m’appartient » mais que l’on pourrait fort bien interpréter dans ce contexte par « ce qui me reste » et la dernière image du livre, avant la sentence finale « Wir waren, was ihr jetzt seid, ihr werdet sein, was wir jetzt sind » (Nous étions ce que vous êtes maintenant, vous deviendrez ce que nous sommes maintenant), qui montre une femme assise devant une bibliothèque dont je ne peux m’empêcher de remarquer qu’elle est vitrée, comme si les livres étaient inaccessibles, comme si le savoir était inaccessible, comme si nous n’avions rien appris.

 

 

 Vincent Puente

Elmar Mauch, Die Bewohner

Editions Patrick Frey, Zürich, 2009.

18 x 23 cm. 84 pages non paginées. Relié, cartonnage d’éditeur illustré d’une photo noir et blanc qui court sur les deux plats de couverture. Dos noir. Pages doublées « à la japonaise ». Illustrations photographiques en noir et blanc.