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Rencontre avec Baudoin Lebon


Baudoin Lebon a installé depuis trente ans sa galerie au cœur du Marais. A quelques semaines des grands rendez-vous parisiens de l’art, FIAC et ParisPhoto, il nous parle sans états d’âmes de ce que devient le marché de l'art et plus particulièrement celui de la photographie aujourd’hui. Rencontre avec un homme de conviction dont les prises de positions lui ont parfois valu une mise à l’écart sans pour autant l’échauder. Un fait suffisamment rare aujourd’hui pour être souligné.

 

Baudoin Lebon©Galerie Baudoin Lebon

HUP: Baudoin Lebon, éditeur avant d’être galeriste ?

Baudoin Lebon: J’ai créé ma maison d’édition en 1974, je n’avais pas du tout envie d’avoir une galerie. J’avais découvert le monde de l’édition, les estampes, le catalogue, les livres, la typographie, la lithographie chez Alexandre Iolas où j’avais fait un stage. J’ai donc eu l’idée de faire des éditions à 13 exemplaires, ce qui me permettait de faire beaucoup d’artisanat, de partir sur une base éditrice, où chaque exemplaire était légèrement différent, un peu comme des pièces uniques. Cela pouvait être une pointe sèche rehaussée à l’aquarelle, un objet qui demande beaucoup de manipulation artisanale. J’avais fait avec Jean Legas un dépliant avec des photos qu’il fallait coller sur des feuilles, elles-mêmes collées sur de la toile. Il fallait donc les talents d’un typographe, d’un photographe, d’un artisan qui fait le collage. J’ai malheureusement vu très vite que c’était passionnant mais pas du tout rentable. Je n’avais pas beaucoup d’argent, j’en gagnais un peu en faisant du courtage et en 1976 arrive la crise du marché de l’art liée au premier choc pétrolier. Là j’ai eu l’opportunité de racheter un fonds de commerce qui avait une galerie. C’était financièrement plus astucieux. J’ai donc continué l’édition tout en vendant et en promouvant des artistes et plus particulièrement la photographie puisque à l’époque cela n’intéressait personne.

HUP: Justement quelle est la place de la photographie dans votre galerie ?

BL: J’ai toujours aimé la photo et à l’époque, c’est vrai cela n’intéressait personne. J’ai donc décidé de promouvoir la photographie, aussi bien ancienne que contemporaine. Surtout, c’est très drôle, les artistes qui utilisaient la photographie à cette période, ne voulaient pas que l’on dise qu’ils étaient photographes, je pense à Boltanski, Le Gac. Ils étaient artistes, peintres , auteurs, mais surtout pas photographe car c’était honteux d’être photographe. J’étais la seule galerie qui mélangeait la photographie à la peinture, la sculpture. Là aussi c’était mal vu de la part des galeries de photo. Il fallait ne faire que de la photo et pour les galeries de peinture, ce n’était pas très sérieux de montrer de la photographie. Depuis, il y a eu un grand bouleversement. Tous les photographes, quels qu’ils soient, veulent être considérés comme des photographes plasticiens, comme des artistes à part entière. Ils veulent donc être exposés en galerie. Mais il faut savoir que le marché de la photographie a basculé avec une autre crise du marché de l’art, celle des années 90. Du jour au lendemain, la peinture ne s’est plus vendue. Les trois années précédentes, c’est vrai les prix augmentaient de 20% par mois, donc il y avait spéculation, et comme toujours une période spéculative est suivie d’un effondrement des prix. Le jour où cela s’est effondré, le marché s’est écroulé de 90%, il a fallu attendre fin 94 et 95 pour voir de nouveau en vente publique une œuvre dépassée les 500 000 dollars. Et encore c’était un objet d’art. Si je me rappelle bien, il s’agissait d’un meuble et non d’une peinture. L’année suivante, deux œuvres ont dépassé le million de dollars et après c’est revenu. Maintenant on le sait, les œuvres c’est plutôt 10 millions, c’est devenu l’unité de compte. Donc en 95, les galeries qui ne faisaient que de la peinture ont réalisé que la photographie continuait à se vendre. Elles  se sont donc mises à la photo. Elles ont aussi vite compris qu’une photo valait dix fois moins chère que la peinture et que pour gagner de l’argent, il fallait que cela valent le même prix. Ce qui me fait dire de manière un peu ironique, que le marché, c’est-à-dire aussi bien les marchands que certains artistes,  a compris que la photographie se vendait bien à condition qu’elle soit grande, présentée comme des tableaux avec de jolie cadres et si possible vide de sens. Je plaisante mais le marché de la photographie a vraiment été intégré au marché de l’art à partir de ce moment là.


Danse avec moi 2009-2010
©H.Foucault/courtesy Baudoin Lebon, Paris

Photogramme et cristal facetté, 140x140 cm 

Aujourd’hui, la crise est de nouveau là, le marché de la photographie est atteint comme le reste mais ce qui est en trompe l’œil, c’est que le marché de l’art en vente publique a continué à exploser. Pourtant si l’on analyse attentivement les ventes, on constate qu’en réalité, seuls quelques artistes se vendent très chers soutenus par un réseau international. Hors ce réseau, on s’aperçoit que les artistes ne se vendent plus ou pas bien. Alors les prix n’ont pas vraiment chuté mais il y a 10 ans le prix moyen pour une photographie facile à vendre tournaient  autour de 5000 euros. Il s’est érodé petit à petit pour tourner aujourd’hui autour de 2000 euros. Alors c’est simplifié bien sûr. Le photographe à 5000 euros continue de se vendre à 5000 euros mais il se vend moins bien. Il y a aussi les excès inverses. Gurski continue à se vendre. Je ne sais pas s’il continue à se vendre à 600 000 euros, mais les prix en tout cas n’ont pas baissé de 50%. Mais là on ne fonctionne plus tout à fait dans le même système.

La réflexion que je me fais actuellement c’est que le marché a complètement changé. Ce qui marche aujourd’hui, c’est un marché d’œuvres d’art très décoratives, plutôt d’ailleurs dans le design, les arts déco que dans les œuvres qui ont un contenu. Plus l’œuvre aura un contenu, plus elle sera difficile à vendre. D’ailleurs pour l’anecdote, j’ai ici au sein de la galerie, le première interview photographique de Louis Chevreul par Nadar. C’est une série de 27 photographies , réalisées pour ses 100ans, dans leurs cadres d’origine, montrée à l’Exposition Universelle de 1889. C’est une œuvre unique, l’autre exemplaire est à la BnF. Cette œuvre, je l’ai proposé au Getty Museum. Je n’ai même pas demandé de prix. Leur réponse a été la suivante : c’est trop pédagogique pour nous. Quand un musée vous répond cela, trop didactique, on peut se demander quel est le rôle d’un musée. De même l’école Sciences Politiques de Paris s’est débarrassée de sa collection complète du magazine l’Illustration, sous le prétexte qu’ils n’arrivaient pas à la vendre et qu’elle était numérisé. Il y a aussi l’exemple du musée de la collection orfila, les objets anatomiques, situé rue des St Pères. Elle est aujourd’hui dans des caisses, et le nouveau doyen pense qu’il est préférable de remplacer les espaces par des bureaux parce que cette collection ne sert plus à rien car tout est sur informatique. C’est une collection incroyable classé monument historique.

Aujourd’hui, on est plus dans une collection d’objets sur les traces de votre enfance, l’automobile de luxe, la bande dessinée. Il y aussi tout ce qui a un effet zoom, zapping. Mais le zapping empêche la réflexion. Tout est fait pour cela aujourd’hui. Il y a bien sûr le phénomène traders, ils 30-40 ans et consomment vite mais Je pense que la génération des 50 ans a sa part de responsabilité. Qui a fabriqué Damien Hirst ? Mais je suis du genre optimiste. Je pense que dans 10 ans, dans 20 ans,  nous reviendrons aux valeurs patrimoniales.


Menace, Années 1970©Z.Rydet/Courtesy Baudoin Lebon, Paris

HUP: Vous êtes un galeriste libre et vous avez décidé il y a quelques années de sortir des sentiers battus en créant la foire Art Elysées, qui fait la nique à la FIAC. Mais que vient chercher un collectionneur sur les foires ?

BL: C’est une grosse réflexion. De plus en plus, les foires sont devenues incontournable. La encore, on se rapproche du zapping, de l’évènementiel. Les gens se rendent dans les foires mais j’ai l’impression qu’il y a un début de doute, tout au moins de la part des journalistes. Effectivement, je suis catalogué comme quelqu’un qui rue un peu dans les brancards. Mais c’est surtout parce que j’essaie de défendre l’œuvre d’art et je suis incapable de vendre des bulles de savon. J’affirme ma liberté mais aujourd’hui refuser d’être inféodé se paie très cher. Il y a 20 ans cette liberté était acceptée voire recherchée. J’ai participé à toutes les grandes foires et petit à petit, j’ai eu de plus en plus de mal à accepter de passer sous les fourches caudines exigées par les organisateurs de foires. D’ailleurs certains artistes me  reprochent ma politique car ils ne la comprennent pas. C’est pourquoi on a décidé de créer Art Elysées. Et je pense qu’en 4 ans, nous avons réussi à en faire une foire qui tient la route. D’ailleurs nous avons vu les demandes de participation de galeries augmenter. Cette année, nous serons 70 contre 50 l’an dernier, tout en en ayant refusé une soixantaine. On n’augmente pas le chiffre pour le plaisir de l’augmenter. Bien sûr, nous savons d’avance que l’on nous reprochera la présence de certaines galeries, mais ce qui compte c’est l’ensemble.

En ce qui concerne Paris Photo, cette année,  je n’y serai pas. La manière dont j’ai été évincé a été très subtile. On ne peut pas refuser ma programmation, car refuser Baudoin Lebon serait totalement inepte. Alors on m’a simplement expliqué que cette année, je serai dans une autre pièce. Puis au lieu d’avoir 70 m2, je n’en aurai plus que 35. Ces 35m2 s’avèrent être une sorte de couloir avec peu de visibilité. Donc je ne peux pas accepter cela, pour mes artistes. Effectivement, certains de mes artistes ne comprennent pas et pensent que j’aurais dû accepter quand même. Moi je pense que c’est honteux de proposer à mes artistes d’exposer dans un placard, même à Paris Photo.

De toute façon, on s’oriente comme je le disais plus tôt, vers une photographie très décorative, en acceptant toutefois encore quelques mastodontes de la photographie ancienne.

HUP: Allez-vous vous lancer dans une nouvelle croisade et créer une foire parallèle ?

BL: Pour l’instant, ce n’est pas d’actualité. Si j’ai refusé de participer ParisPhoto, ce n’est absolument pas pour créer une autre foire. Je vais montrer de la photographie à Art Elysées. Art Elysées, c’est un peu le hasard. Je n’ai pas cherché à faire une foire contre la FIAC mais j’ai vu qu’il y a avait toute une catégorie de galeries qui ne pouvait pas y accéder, qu’il y avait donc de la place pour une autre et j’ai eu l’occasion formidable d’avoir une tente à 20 mètres du Grand Palais, donc il fallait le faire. Visiblement cela a fait mouche, puisque la FIAC nous fait un procès la première année. Ils ont essayé de nous interdire de créer la foire en arguant du principe de concurrence parasitaire. Ils ont perdu, on existe. Et puis j’ai toujours dit que je ne faisais pas cela contre eux, mais nous restons leur ennemi numéro un. Ce n’est pas une volonté de leur nuire mais c’est perçu comme cela. Alors qu’au fond, il ne s’agit que d’art, de liberté et d’indépendance. Mais je suis sur d’autres projets qui s’engagent très bien et pour l’instant je reste très attentif.

HUP: Quels sont les fonds photographiques gérés par la galerie Baudoin Lebon ?

BL: Nous gérons le fonds Texbraum, un fonds très important de photographies du 19ème, issu de la galerie Texbraum qui a fermé en 1986. Et puis la succession Lisette Model.

Gérer un fonds c’est un travail très important. On pourrait se demander pourquoi tout cela n’est pas partie en vente publique. Mais en fait, c’est plus facile de vendre une collection en vente publique, car il y a une âme, un esprit , une cohérence. Là nous avons affaire à un fonds de marchands ou d’artistes. C’est un travail à long terme. Il faut les faire connaître et puis souvent ce sont des ensembles incohérents. Par exemple Lisette Model, c’est environ 800 photos et sur ces 800 photos, il y a bien sûr des icônes et tout le reste qui n’est pas connu.
Dans ce fonds, il ne s’agit que des vintages. De toute façon, je refuse et j’ai toujours refusé jusqu’à maintenant de faire des tirages posthumes. Toujours par éthique. A partir du moment où les tirages existent, il n’y a pas de raisons de créer de tirages posthume. De toute façon, cela créerait une confusion. Le tirage posthume a sa raison d’être s’il n’existe pas du vivant de l’artiste. Je l’ai essayé pour Jean-Loup Sieff : faire des tirages de photographies inédites. Elles seront présentées différemment, avec un timbre sec, un format différent. Il faut vraiment apporter une valeur qui ne prête pas à confusion. Or souvent, le côté mercantile prend toujours le devant. On peut trouver des tirages numériques de Diane Arbus. Mais il faut expliquer aux collectionneurs qu’il y a la même chose en peinture. Vous avez l’original et les copies. Actuellement, je suis en train d’inventorier la succession Willy Ronis et de temps en temps, je vois des tirages off set qui sont mélangés avec les photos. Sans doute ont-il été tirés pour des ouvrages. Alors l’œil averti du galeriste s’en aperçoit, mais si on ne fait pas attention…Mais il ne faut pas oublier que le détournement de l’objet a toujours existé : on découvre  une enluminure du moyen âge. On l’encadre, on la met au mur, ça reste toujours le même objet.

Union Square San Francisco, 1949©Lisette Model/Baudoin Lebon, Paris

Aujourd’hui, le problème c’est que pour des raisons mercantiles, on transforme tout. On fabrique un objet pour être vendu et on le détourne, on le réinvente pour en faire un autre. Par exemple un artiste qui a fait un livre de photographies il y a 30 ans sans autre idée que d’en faire un ouvrage, aujourd’hui, on va fabriquer la photo pour la mettre au mur alors qu’elle n’existe pas au départ. Bref, on construit du business…Il ne faut pas se leurrer, on est dans le marché de l’art, enfin le marché autour de l’art.

HUP: Baudoin Lebon est il collectionneur ? quelles sont les pièces que vous possédez ou souhaiteriez avoir ?

BL: Je ne suis pas collectionneur mais je le suis devenu malgré moi en objets aborigènes. Je crois que là j’ai un ensemble cohérent. En fait je l’avais acheté en tant que marchand au départ. Cela a été un fiasco commercial total. Et puis j’ai déménagé dans un appartement où il y  avait un long couloir. C’était l’occasion d’y mettre les boomerangs et autres objets aborigènes. Et du coup j’ai continué à compléter cet ensemble et je suis devenu collectionneur. J’ai compris aussi comment une collection pouvait se terminer, comment elle pouvait se compléter. Et aussi le plaisir qu’on tire à la fois de l’objet mais aussi du prix. La contrainte du prix. Effectivement il y a certaines limites à partir desquelles je considère que cela ne vaut plus le coup alors qu’en tant que marchand, je peux aller beaucoup plus loin car je sais que je peux le revendre. C’est d’ailleurs assez drôle de voir que je n’ai pas tout à fait la même manière de fonctionner. En tant qu’amateur, en termes de photographie, ce serait une photographie de Joel-Peter Witkin avec qui j’ai un lien très fort. Je travaille avec lui depuis 25 ans. J’ai compris de que c’était un artiste beaucoup plus important que la place que le marché lui donne aujourd’hui. C’est un travail très profond, qui interroge beaucoup. Alors si je devais choisir une photographie de lui ce serait peut-être une nature morte. C’est difficile à dire. Son travail est très complexe. Il s’inspire beaucoup de l’art sud-américain. A première vue, toutes ses photos se ressemblent  beaucoup et pourtant elles sont toutes très différentes, elles fonctionnent toutes seules.

Quant à la photographie ancienne, j’ai deux objets fétiches. Il y a d’abord cet interview de Nadar, parce que pour moi Nadar, c’est magique, c’est l’Histoire. Il y a de l’humour, du texte, des collages. Il y a quelque chose de très contemporain… Et l’autre c’est un album de 1851 de Le Sec sur la cathédrale d’Amiens. 1851, c’est un an après l’invention de la photographie papier. Il y a dans cet album à la fois l’idée du reportage, l’auto-portrait de dos, d’un modernisme extraordinaire où il est en train d’écrire Cathédrale d’Amiens sur la porte, l’idée du cinéma, le banc-titre. Chaque photo y est pensée comme une œuvre d’art. Elle est signée dans la photographie, titrée sur l’album. C’est très poétique. Ce sont des œuvres que je possède, dont je me séparerais sans doute mais que je ne suis absolument pas prêt à  brader.

 

La galerie présente jusqu'au 23 octobre 2010 les oeuvres de Alain Clément.

Du 28 Octobre au 04 Décembre 2010, à l'occasion du Mois de la Photographie, La galerie Baudoin Lebon présentera une exposition monographique du photographe Henri Foucault, "un monde parfait"ainsi qu'une exposition hors les murs de l'Institut Polonais de Paris "30 ans d'esprit surréaliste en Pologne".