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Napule Shot, Mauro D'Agati


Mauro D’Agati, Napule Shot, Steidl Verlag, Göttingen, 2010.

Format à l’italienne, 29.5 x 20.2 cm. Relié façon cuir sous jaquette illustrée. 408 pages, 286 photographies (non paginé).

Naples – Napule  en napolitain – est, avec son agglomération élargie forte de près de 4500000 habitants, l’une des plus importantes villes du bassin méditerranéen. Coincée entre la mer et le  Vésuve, la ville, dont l’extraordinaire empilage que l’on découvre depuis sa fameuse baie fait penser à un collage de Paul Citroën, est l’un des centres urbains les plus denses d’Europe.

Il est difficile, lorsqu’on parle de Naples, d’échapper aux clichés. De fait, ils existent et semblent devoir se perpétuer indéfiniment : ruelles étroites, bruits des vespas, verbe haut, misère sociale, violence sous-jacente, camorra mais aussi une certaine douceur de vivre propre aux villes méditerranéennes dont l’histoire remonte à la plus haute antiquité et qui fait accepter tout le reste comme allant de soi. Car finalement , Naples est l’exemple même de la ville méditerranéenne. C’est le Sud du sud de l’Europe. Au croisement des civilisations, au portes du monde occidental, la ville semble comme en équilibre, risquant à chaque instant de sombrer, menacée par le volcan tout proche dont on sait qu’une irruption, vue la densité de population de la région, provoquerait un désastre majeur. C’est probablement de cette conscience diffuse du danger que les habitants de la ville tirent cette grâce étrange qui leur permet de supporter sans coup férir la tragédie de misère et de violence permanentes qui se joue sous leurs yeux aux quotidien.

Napule Shot © Mauro D'Agati/Courtesy Steidl Verlag

Pour qui n’a pas lu le livre de Roberto Saviano (Gomorra, Gallimard, Paris, 2007), Napule Shot de Mauro D’Agati est un bon résumé, du moins le lecteur se retrouve-t-il confronté à la même atmosphère. Le personnage principal est toujours Naples. Les êtres humains que l’on rencontre au fil des pages sont secondaires, remplaçables, variables négligeables. Mais la ville ne pourrait se passer d’eux : ils en sont l’âme, constitutifs de ses deux faces à la fois, lumière et ténèbres, beauté et laideur, tendresse et cruauté. Naples est un paradoxe : important port de commerce, la ville devrait a priori être ouverte sur le monde, au contraire, elle ne semble vivre que pour et par elle. Ainsi ne parle-t-on presque pas l’italien dans ses rues, mais le napolitain : Napule ! La ville peut en effet se targuer d’une forte tradition culturelle célèbre dans le monde entier. La sérénade, autrefois accompagnée à la mandoline,  est encore perpétuée par des artistes locaux, véritables superstars à l’échelle de la région, qui chantent, dans le style Neomelodica, des chansons exclusivement en napolitain qui parlent de Dieu, d’amour, de trahison, de fidélité et de gangsters honorables.

Napule Shot, composé en deux parties, Outskirt et Downtown (Périphérie et « En Ville ») s’ouvre sur le portrait de Carmine Sarno, l’un des principaux producteurs et impresario de la ville : visage émacié, taillé à la serpe, chaînette, bracelets et chevalière, l’homme traverse une rue bordée par des murs d’usine taggués. Au second plan, un immeuble d’habitations en briques rouges, quelques voitures stationnées devant et, débordant largement sur la chaussée au pied de l’immeuble, un tas d’ordures qui s’élève à hauteur d’homme. Le décors est planté.

 

Napule Shot © Mauro D'Agati/Courtesy Steidl Verlag

La traversée commence : nous l’accompagnons dans les quartiers populaires, au fil des fêtes dans les rues et sur les places entre les immeubles, là où se produisent ses artistes, au milieu d’une ferveur inattendue. Carmine est membre d’une famille importante de l’Est de Naples. Dès les premières pages du livre plane l’ombre de la camorra dans ce qu’elle a de plus réel : puissance palpable, inquiétante, dont la menace émane de la pose de certains personnages secondaires comme la promesse d’une violence à peine contenue. Ce qui frappe également c’est la misère sociale des Napolitains flanquée d’une foi indéfectible, presque superstitieuse, qui s’exprime même dans les endroits les plus sordides comme par exemple à Gianturco, immense friche qui s’étend sur des kilomètres où, au milieu des carcasses de voitures calcinées, des montagnes de détritus et des entrepôts depuis longtemps abandonnés, la seule chose intacte est un autel de dévotion consacré au Padre Pio, religieux affecté des stigmates du Christ dont « l’aura miraculeuse » est toujours très importante en Italie. Avant de passer à la seconde partie, D’Agati propose en guise de transition deux séries de photos : les restes incendiés par les membres d’un clan rival de l’opulente villa d’un boss de la camorra récemment arrêté et l’arrestation d’un camorriste par la police.

 

Napule Shot © Mauro D'Agati/Courtesy Steidl Verlag

Nous passons ensuite Downtown et l’on quitte un court instant la zone inquiétante pour le cliquant d’un luxueux hôtel à l’occasion d’un mariage. Atmosphère étrange où le père de la mariée reçoit un bracelet de diamants en remerciement et le baiser d’allégeance du marié. Sous les ors et les stucs dorés de ce palace de style rococo s’étale dans un cliquant kitch la toute puissance d’une famille que l’on ne peut imaginer autre que camorriste. D’Agati fixe sur la pellicule des attitudes empruntées au mythe mafieux tel que le cinéma l’a façonné. Il ne s’agit pas néanmoins de l’esthétique chic et ténébreuse de Coppola mais en l’occurrence d’un mélange de Donnie Brasco (Mike Newell, 1997) et de Scarface (Brian De Palma, 1983), tous deux avec Al Pacino qui incarne tantôt un mafieux miteux en bas de l’échelle et un puissant dealer qui s’est hissé tout seul en haut de la hiérarchie.

Vient ensuite un portrait très attachant du « petit peuple » de Naples : marchands aux coin des rues, hommes et femmes vacant à leur quotidien fait de parties de cartes ou de loto et, de temps à autre, de petits boulots. 25% de la population est chômage : on se débrouille comme on peut pour subsister. L’entraide est souvent la solution privilégiée. Mauro D’Agati réussit le tour de force de montrer dans ce reportage photographique au long cours un portrait de Naples dans lequel on ressent tout l’amour qu’il porte à sa ville et à ses habitants. Les personnes qu’il photographie ont réussi le tour de force, malgré les difficultés de l’existence et la misère, de continuer à tisser des liens entre-elles et ont développé cette forme de solidarité et cette humanité qui est certainement l’apanage des villes du Sud et qui tend à disparaître dans les grandes villes du Nord.

 

Napule Shot © Mauro D'Agati/Courtesy Steidl Verlag

La couverture de Napule Shot représente le détail du capiton d’une porte d’hôtel avec poignée et serrure. Les clefs sont là, comme une invitation. Ce livre ne dévoile pas le secret de Naples, il n’en a certainement pas l’ambition, mais il laisse comprendre beaucoup de choses à celui qui sait regarder, à commencer par le sentiment que les napolitains, malgré les difficultés de l’existence, connaissent le goût du bonheur de vivre.

Vincent Puente