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Rencontre avec Xavier Barral

Photoreporter, convoyeur de bateaux, directeur artistique de revues ou de "l'Autre Journal", Xavier Barral forme tout d’abord dans les années 90 un groupe de graphistes avant de fonder l'agence Atalante en 92 puis les éditions qui porte son nom dix ans plus tard. On l'aura compris, Xavier Barral est un personnage atypique, qui s'invite dans des aventures là où on ne l'attendait pas forcément. Passionné de beaux objets d'éditions, son bureau où il nous accueille est un laboratoire d'idées vécues et à venir. Rencontre avec un éditeur engagé et acharné à proposer avant tout une certaine idée de l'édition d"art.

Hold Up Photo : Vous venez de remporter le prix nadar, le prix de l’ouvrage photographique…Comment êtes-vous devenu éditeur ?

Xavier Barral : Je suis surtout content pour le photographe. C’est bien aussi pour les libraires car c’est motivant, cela leur fait dire qu’il y a peut-être un peu plus de pensées dans ce livre là et du coup, les libraires peuvent y prêter un peu plus d’attention s’ils ne l’ont pas déjà eu. Mais cela ne changera rien par rapport à mes choix éditoriaux. J’avais déjà travaillé avec Jean Gaumy il y a dix ans, sur « Pleine Mer ». A l’époque, je n’avais pas encore ma maison d’édition. J’ai une formation aux beaux-arts, plutôt graphiste. Les livres m’ont toujours passionné mais en marchant en arrière, c’est-à-dire que je regarde les livres, j’ai une vraie affection pour eux. J’ai toujours aimé les livres en tant qu’objet, cela m’a toujours fasciné. Mon grand-père avait de magnifiques livres. J’avais décidé de cesser de faire des livres car c’était trop épuisant, j’en avais fait beaucoup pour l’éditeur Hazan. Mais Jean (Gaumy) m’a demandé de faire Pleine Mer avec lui. Pour moi Jean est un photographe sous-estimé. Quand on regarde ses planches contact, c’est incroyable, cette précision d’écriture. Il travaille beaucoup et quand il se met sur un sujet, il peut presque devenir monomaniaque, travailler comme cela, de façon obsessionnelle, jusqu’à l’épuisement ou presque, son propre épuisement. Dans « pleine mer », ce qui est incroyable c’est qu’en regardant ses planches, je me suis rendu compte qu’il n’avait jamais photographié la mer. Il a passé treize ans sur un bateau et il n’y a pas une seule photo où l’on voit l’horizon. C’est dingue. Il photographie le bateau, les gens, la matière. C’est quelqu’un de très terrien. Il s’est passé en quelque sorte la même chose avec la montagne, mais à partir d’une autre discussion que l’on a eu ensemble. On se voit souvent, on parle de son travail. Nous avons beaucoup de points communs. Je suis plutôt marin, il aime la mer. Nous regardons les éléments de façon différente. Et nous parlons souvent de la nature et donc nous avons cette complicité qui fait qu’il peut me laisser ses archives et je travaille dessus. Cette confiance, cette complicité me permettent de sortir des images, de lui soumettre une sélection. Je ne la fais pas au hasard, il y a des étapes, on a parlé avant.

 

HUP : Est ce un rapport exclusif que vous avez avec Jean Gaumy ou travaillez-vous ainsi avec tous vos auteurs ?

XB : C’est une pratique que j’ai, je pense : celle de m’immiscer dans leur réflexion, leur travail. Mais je ne vois pas comment je pourrais faire autrement. C’est parce que je comprends bien leur travail que je vais pouvoir faire un beau livre. Si je ne possède pas leur réflexion, je crois que je ne pourrais rien faire. Je serais très malheureux. Je ne sais pas comment font les autres. On dit de moi que je suis atypique mais en fait je n’en sais rien. J’ai différentes façons de fonctionner. C’est à géométrie variable. La maison d’édition s’est créée sur les relations que j’avais avec les artistes. Le premier artiste que j’ai publié c’était Daniel Buren, avec qui j’avais travaillé quelques années auparavant. Il m’a demandé d’éditer son livre. C’est lui qui m’a un peu poussé à être éditeur. D’un part, donc, il y a des artistes qui viennent me voir et qui savent que je fonctionne de cette façon-là, que je m’investit. Je me considère comme un passeur. Quand vous êtes passeur, il s’agit de faire passer la pensée de quelqu’un d’un endroit vers un autre. C’est ce qui m’intéresse. Dans la notion de passeur, il y a des chemins que vous leur proposez pour arriver à destination. Ces chemins-là, j’aime les parcourir. Je les aide à formuler l’ouvrage qu’ils ont envie d’avoir. Cela demande pas mal de temps, peut-être que cela se fait moins ailleurs.

HUP : Comment fonctionne l’économie du livre d’art ? Et comment rester libre avec des partenaires financiers ?

XB : En ce qui me concerne je commence toujours par imaginer l’ouvrage que je veux faire. Je ne construis son économie qu’après. Cela veut dire que dans certains cas, j’estime qu’il y a tant de vente possible à tel prix et donc je peux le produire, parfois je vais voir avec des partenaires, des mécènes. Parfois ce sont des co-éditions. Il faut trouver d’autres fous. Pour moi, cela ne part jamais d’un diktat de célébrités de l’artiste. Evidemment c’est plus facile, enfin c’est pas dit d’ailleurs que cela soit plus facile. Je n’ai jamais commencé par penser à l’argent. C’est toujours le projet qui me pousse toujours. Derrière vous, il y a le livre « Courrège » ce qui m’excitait c’est de faire ce livre insensé. C’est ce qui me fait lever le matin. Pour l’ouvrage de Jean Gaumy, j’avais trouvé un nouveau papier, je voulais l’imprimer de telle façon, j’ai cherché une technique d’ancrage particulière qui ne se voit pas. Il ne s’agit pas de faire des éblouissements mais d’arriver exactement à ce que je souhaitais. Le montage économique n’est qu’une conséquence de cette excitation. « Evolution » c’est un vrai délire. Aucun éditeur n’a voulu se lancer là-dedans. Au départ, il fallait produire des images sur une idée. Il faut être fou.

 

Pour moi, rester libre c’est assez simple. Si des musées viennent vers moi, c’est parce qu’ils savent ce que je fais. Je vais peu vers eux. Soit le projet est écrit, défini, signé et je vais leur demander un soutien ou bien ils viennent me voir pour produire un ouvrage. Ils vont attribuer un budget et regarder la taille de leur logo. Le reste, ils me font confiance. D’ailleurs, sinon je ne crois pas que je le ferais.

Quand j’ai monté la maison d’édition, j’ai fait une liste de tout ce que j’avais envie de raconter. Avec « Evolution », je voulais raconter à la fois ce qui est très sculptural dans le squelette et en même temps raconter l’histoire. Je veux dire qu’on connaît l’histoire de l’homme mais on ne connaît pas l’histoire de l’oie. Peut-on raconter l’histoire de l’oie par exemple ? Les biologistes m’ont confirmé cette intuition. On a donc écrit un ouvrage, ce qui a pris un peu de temps, et on a produit les images, parce qu’elles n’existaient pas.

HUP : Quelle est le facteur-temps dans la publication d’un livre d’art ? L’arrivée du numérique est-elle une nouvelle donne ?

XB : Il faut le temps nécessaire pour obtenir le livre que vous voulez. Je ne sais pas produire à toute vitesse. Même avec le numérique, les étapes restent les mêmes. Il y a toujours du papier, de l’encre. Cela reste toujours aussi complexe car le problème du papier sera de plus en plus compliqué. Je pense que le papier va devenir une rareté. Les consommations de papier sont tellement importantes que les capacités à le fournir sont de plus en plus difficiles. C’est de plus en plus long pour avoir des stocks. Pour avoir un papier de bonne qualité, il faut des fibres longues, donc un certain type de bois, genre eucalyptus, très mauvais pour la planète car il fait des fibres longues mais il acidifie les sols. On devient conscient de tout cela mais malgré cela, il y a de plus en plus de demandes de papier, donc de pâte à papier, de plus en plus de bois ou en tout cas de plus en plus de matière. Et ces matières sont limitées. Dans le futur, le support est appelé à changer et le lien au support va changer. Beaucoup de choses vont disparaître. Tant mieux pour toutes les saloperies qui polluent nos boîtes aux lettres mais cela va forcément changer la donne. Cela va même changer plus vite qu’on ne le pense. Je ne suis pas devin, mais c’est une évidence. Il y a de moins en moins de forêts, on consomme de plus en plus de papier…Le choix du papier avec lequel on va travailler dans l’édition d’art va être de plus en plus important. Il y a eu de grands mouvements dans l’édition, par exemple on prenait du papier couché. Toutes les grosses maisons d’édition achetaient des milliers de tonnes d’avance. Tout cela va changer…Le choix pour le livre d’art, cela ne va pas vraiment changer sauf que le choix sera encore plus aigu et de plus en plus précis. Les méthodes d’impression ne vont pas vraiment changer. Enfin cela dépend de ce qu’on appelle le livre d’art mais pour l’instant on n’a toujours pas révolutionné l’imprimerie. Il existe déjà le jet d’encre, on peut parler de séries limitées, certaines techniques peuvent bouger. L’encre, le papier, la machine, ça, ça ne bouge pas trop. Après le traitement de l’image, de la captation de l’image au papier, cela a toujours évolué, depuis la création de l’offset, la litho etc…Quand l’offset est arrivé, on a dit : « Révolution ». Cela a été une petite révolution. Là il y a une révolution numérique. Mais à chaque fois, cela ne concerne concrètement que le traitement de l’image. Moi je trouve le numérique génial, l’image numérique, je suis de plus en plus surpris de ce qu’on arrive à faire avec. Le numérique pour cela me va. Après les livres numériques, bon c’est autre chose. Je demande à voir. Le numérique c’est énormément de dépendance. Même dans l’outil. L’énergie qu’il faut pour lire. C’est une mécanique assez complexe finalement pour pouvoir tourner une page. On n’a pas trouvé mieux pour le moment que le doigt sur la page. Je suis très curieux, cela m’intéresse mais je n’en suis pas encore. Cela n’a pas vraiment d’impact sur ma propre production. Pour le livre d’art, cela ne va rien changer du tout. Au contraire, cela donne envie d’être encore plus précis. Quand je vois les éditions japonaises qui sont le top en ce qui concerne le livre d’art photographique, c’est du numérique partout pour le processus. La technologie sert le livre.


HUP : Quel est l’avenir des maisons d’édition d’art ?

XB : Je ne sais pas vraiment ce qu’est l’avenir. Je parlerai plutôt d’un sentiment. Plus le livre sera spécifique, plus il sera unique, plus il va durer. C’est plutôt cela le futur. Plus le livre se réinventera, plus il aura de chance de durer. Il n’y a pas de nécessité puisqu’on peut le remplacer par un écran numérique. Donc si le livre n’est pas intéressant, n’apporte pas quelque chose, il mourra. Pour durer, il faudra faire des montages financiers importants.

Moi ce qui m’intéresse, c’est aussi de produire les images, c’est de collaborer avec des photographes. D’une certaine façon, je suis producteur des images que je vais publier.

C’est-à-dire que je finance. Le spectre est donc plus large. Pour Evolution, la prise de vue a duré deux ans. C’est long. Mais c’est un vrai succès, il précise assez bien ce que j’ai envie de faire : entre l’art, la science, l’ouvrage. M’as-tu vu de Sophie Calle était aussi un ouvrage que je voulais faire : étrange, complexe, inattendu. Aujourd’hui, je pense que dans son genre, c’est un ouvrage de référence.

Sur le livre de Jean Gaumy, j’ai fait un choix iconographique qui m’a fait penser à pas mal d’auteurs que j’ai mis dedans. J’en ai sorti un à la fin qui est Jean Daumal « Le mont analogue ». J’ai tenu à avoir un texte qui bouscule complètement la perception que l’on pouvait des images. Certains l’ont compris. Cela m’a fait très plaisir.

Alors évidemment produire ce type de livre, c’est un risque permanent, qui donnent des agitations nocturnes. Je pense risque. L’économie c’est une chose. Il y a des ouvrages qui ne sont pas commercialisés. Evidemment, si mes ouvrages ne se vendent pas, j’arrêterai à un moment ou un autre mais pour l’instant cela marche bien. Il y a encore suffisamment de fous. Le livre de Jean Gaumy est sans doute plus risqué que celui de Sophie Calle mais c’est un risque mesuré. J’aimerais pouvoir en sortir un ou deux par an des comme ça. Il y avait bien sûr la notoriété de Jean et puis le couplage à une exposition mais cela reste quand même un risque, un beau risque. Et puis cela dépend. Je ne peux pas vraiment dire combien cela coûte de faire un livre. Pour Koudelka par exemple, nous sommes dans une autre économie car il veut que cela reste pauvre, donc il m’a fallu penser  « pauvre ». Quant à Roiji Ikeda, lui voulait faire un ouvrage lié à des échanges, des lettres, autour des mathématiques, du nombre et puis qu’il y a des planches de ses photographies et cela donne cela…

 

Il en voulait 1000 mais à la production, on en a perdu,  il en est resté 750 car c’était très compliqué. Quand il est venu me voir, il m’a demandé combien cela allait coûter de faire un livre et je n’en savais rien car je ne savais même pas que j’allais faire cela. Pareil avec Sophie Calle. Je travaille sur son œuvre depuis longtemps, et je me suis dit qu’il fallait faire une sorte de mille feuille, un bidule, un truc quoi…Pour Jean je voulais faire des grands livres et je voulais réfléchir sur le paysage. Et c’est curieux mais je trouve que pour le paysage, il faut vraiment un format particulier. Dans certains, on n’arrive pas à voir les images. Dans certains formats, je n’arrive pas à y voir la photographie. Mais ce n’est pas systématique non plus. J’ai donc fait une première maquette qui ne me convenait pas, j’ai continué à chercher et je ne trouvais pas…Je me disais le grand format, on va penser que c’est mégalo mais non, il fallait vraiment cela, car cette image là ne marche pas en petit. Celle-ci aussi est très étonnante, mais si vous la réduisez, elle ne fonctionne pas. Comme avec le tirage d’ailleurs. Parfois, je trouve que le grand format, cela n’apporte rien.

De toute façon, les livres seront de plus en plus spécifiques, dans tous les secteurs. Les beaux livres vont devenir de plus en plus chers, à produire et à acheter. Aujourd’hui c’est une prouesse que les livres soient si peu chers. Parce qu’aujourd’hui la plupart vont en Chine. Je n’y suis pas encore allé, mais je vais sans doute y être amené. Mais à vouloir faire des livres bon marché, cela coûte cher au regard de la part de soi-même qu’on y laisse. Alors c’est impossible pour moi de dire, combien ça coûte de faire un livre. Le problème ce n’est pas de faire des livres, mais quel livre on veut faire.