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News from the war

Pour commencer l’année, qu’il me soit permis d’évoquer trois livres parus dans les dernières semaines de 2010, dont le thème révèle un tragique phénomène de cause à effet.

Arbitrairement mais chronologiquement, nous commencerons donc par:

Tim Hetherington, Infidel.

Chris Boot, Londres, 2010.

15,5 x 21 cm. 240 pages sous couverture de plastique noir. Impression en blanc sur le premier plat du titre qui reprend le tatouage d’un soldat. Coins arrondis.

Préface de Sebastian Junger, journaliste au New York Times et co-réalisateur avec Hetherington du film Restrepo qui a remporté le Grand Prix du Festival du Film de Sundance en 2010.

 

Infidel©Tim Hetherington, published by Chris Boot

Ce livre est d’une certaine manière le « livre du film ». Nous sommes embarqués pendant un an avec une unité de combat de l’armée américaine qui occupe l’avant-poste Restrepo, du nom d’un médecin militaire tué au combat, dans la vallée de Korengal en Afghanistan. Le livre suit la progression du film : avant le déploiement, l’avant-poste et l’action. Chaque étape nous mène avec ces soldats plus près du danger ; chaque étape est matérialisée dans le livre par une subtile progression des images qui sont à la fin reproduites à bords perdus, pour mieux nous montrer l’inéluctable, c’est à dire la mort à l’œuvre.

Hetherington nous convoque à un travail global qui relève tant du reportage de guerre classique (on ne peut certainement pas, je pense, regarder ces photos sans se souvenir de celles de Don McCullin ou de celles de Larry Burrow, pour ne citer que deux grands photographes qui ont couvert la guerre du Vietnam), que d’un travail à dimension sociale et anthropologique consacré à un groupe d’individus vivant en vase clos. S’en suivent dans ce contexte militaire où par essence toute individualité est chassée, des portraits étonnement intimes et sereins qui montrent à quel degré le photographe c’est lui-même intégré, investi  dans le groupe. Ainsi cette photo au retour d’une patrouille, après que la mort ait fait son œuvre, d’un soldat, le regard dans le vide, la main soutenant le front, visiblement fourbu, qui commence juste à comprendre qu’un de ses camarades vient de mourir.

Infidel by Tim Hetherington, published by Chris Boot

Cette image, qui a d’ailleurs reçu le Worldpress photo award, ainsi que de nombreuses autres dans ce livre ont un air de déjà-vu : j’ai fait plus haut allusion aux photographes de la guerre du Vietnam et précisément, il me semble, à regarder les soldats de Restrepo combattre dans leur vallée perdue aux fins fonds de l’Afghanistan, contempler ceux-là même qui se battaient il y a cinquante ans dans les vallées du Vietnam. Comme s’il était encore nécessaire de dire que l’Histoire est un éternel recommencement, que les soldats meurent mais que la nature de la Guerre reste inchangée.

 

Deuxième livre

 

Edmund Clark, "Guantanamo, if the light goes out".

Dewi Lewis publishing, Stockport, Royaume-Uni, 2010.

25 x 31,8 cm. 96 pages non paginées. Relié pleine toile grise, avec sur le premier plat une réduction contrecollée de la planche n°5 et au quatrième, un motif de style mauresque embossé à même la toile.

Ce livre est une plongée à la fois intime et distanciée dans ce lieu de réclusion hors du commun qu’est la base américaine de Guantanamo, située au sud-est de Cuba. S’y mêlent les images banales d’une base militaire où des soldats, avant 1994, pouvaient séjourner avec leur famille, avec celles, plus contemporaines, du très polémique camp de détention de haute sécurité. De fait, tout s’articule autour de Omar Deghayes, dont les textes et des cartes postales qui lui sont adressées, ponctuent les séries de photos de Clark. Originaire de Libye, Omar Deghayes est avocat. Il s’installe à Lahore, Pakistan, en 2002, après l’arrivée des troupes américaines et travaille pour différentes ONG. Il est arrêté en 2007 et se trouve incarcéré six mois à Guantanamo pour activités liées à des mouvements terroristes. Innocenté et libéré grâce à l’intervention du gouvernement britannique, il travaille depuis avec le Guantanamo Justice Centre and Reprieve qui veille au respect des droits des prisonniers et s’occupe de leur réinsertion après leur libération.

 

Guantanamo, if the light goes out©Edmund Clark/DewiLewisPublishing

Dire que ce livre est un nouvel élément à charge contre les activités des Etats-Unis à Guantanamo d’une part et dans certaines régions du monde d’autre part, tombe sous le sens mais se révèle également très réducteur. A contempler ces images d’une effrayante et quotidienne banalité (puisqu’il pourrait même nous sembler les avoir vues mille fois aux informations télévisées si celles-ci n’étaient figées sur le papier), se révèle de manière éclatante l’un des grands pouvoirs de la photographie : parce qu’elle fixe l’instant en même temps que son sujet, elle permet de lever le voile de l’indicible là où habituellement le regard ne s’arrête pas.

Guantanamo, if the light goes out©Edmund Clark/DewiLewisPublishing

C’est en cela également que les livres de photos sont importants : ils permettent de prendre le temps de structurer le discours au fil de l’enchaînement des images, d’amener peu à peu le regard à se poser, à filer, puis à revenir. Regarder pour écouter.

*Edmund Clark is Editorial Photographer of the Year, IPA/Lucie Awards 2010 and won the
  International Photography Award in 2009 (British Journal of Photography).

 

Troisième livre enfin, pour finir l’enchaînement tragique

 

Raphaël Dallaporta, Antipersonnel.

Xavier Barral / Musée de l’Elysée Lausanne, Paris, 2010.

25 x 32 cm. 87 pages. Relié. Cartonnage d’éditeur toilé vert avec sur la couverture, en jaune, le titre seul. Mention du nom de l’auteur en jaune sur le dos du livre.

 

Antipersonnel©Raphael Dallaporta/Xavier Barral Editions

J’ai toujours adoré les listes, sous toutes leurs formes. Il se dégage d’elles une poésie mystérieuse qui, je cite Nerval, pour moi seul a des charmes secrets. Drôles, ludiques, utiles, scientifiques, je ne résiste à aucune, à plus forte raison lorsqu’elle prend la forme savante et délicate d’un dictionnaire ou d’une encyclopédie.

C’est de cela qu’il s’agit ici, d’une liste non exhaustive, mais qu’importe, de mines à fragmentation ou à effet de souffle, de sous-munitions permettant de disperser massivement les précédentes qui, elles-mêmes, n’ayant pas explosé, deviennent aussi des mines antipersonnel.

 

Antipersonnel©Raphael Dallaporta/Xavier Barral Editions

Au fil des pages se décline la vaste étendue de la compétence humaine à imaginer comment supprimer son semblable. Des engins de mort grimés en pièces détachées ou usagées prétendument tombées de quelque machine hors d’âge côtoient d’autres systèmes aussi rudimentaires qu’efficaces mais également des mécanismes dont la funeste efficacité n’a rien a envier à la beauté. Beauté singulière donc que ces mines à effet de souffle SB-33 ou P5 qui semblent gainées de cuir bicolore ou cette étonnante GMMI-43 créée par les nazis, en verre, indétectable, toujours utilisée par  les guérilléros colombiens et dont la transparence qui laisse apercevoir l’allumeur chimique ajoute au charme vénéneux.

Un livre presque parfait s’il n’y avait a déplorer l’avant-propos inutile de Martin Parr et divers textes de même en fin de volume.

Vincent Puente