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Vincent Puente

La photographie connaît depuis une dizaine d’années un engouement nouveau. Grâce à l’avènement de la technologie numérique, la pratique même de la photographie a vécu une révolution sans commune mesure. Cette pratique dont le prix de revient la destinait à une élite (acquisition de l’appareil et coût du développement) est devenue en un laps de temps très court, démocratique, usuelle, banale. Le monde argentique d’hier avait ses photographes, ses reporters, ses portraitistes, ses  « artistes » et ses tireurs sans lesquels l’image capturée sur la pellicule ne pouvait exister réellement. A ces professionnels s’ajoutait la masse des particuliers, ces monsieur et madame tout le monde dont la pratique de la photographie se résumait en quelques occasions particulières bien définies que sont les anniversaires, fêtes de familles et bien sûr les vacances. La poussée numérique a désormais changé la donne. Dans un monde de plus en plus fait par et pour l’image, nous sommes tous devenus photographes. Le marché des appareils photo numériques a explosé. Les ordinateurs, les imprimantes, le papier photo devenus produits de consommation de masse, auxquels nous ajouterons les téléphones portables, capables eux aussi de prendre une photo, nous ont transformés en photographes compulsifs. L’acte solennel de la photo avec ses rituels successifs (« venez, venez », « ne bougez plus », « attendez, j’en prends une autre, au cas où ») n’est plus. C’est la notion du « moment décisif » du commun des photographes qui d’une certaine manière a disparu au profit du mitraillage tous azimuts. L’image aujourd’hui se consomme au même titre qu’un soda, une bière ou une cigarette. Tous équipés, nous sommes tous prêts à saisir l’événement et à peser dans la société de l’image. On ne se contente plus d’assister à l’événement, il faut aussi le photographier : dans les concerts, les flashs des téléphones portables ont remplacé les briquets.

Parallèlement à la démocratisation massive du médium, l’art photographique a subi une profonde mutation. D’un point de vue technique d’abord : les procédés de développement ont eux-mêmes évolué de manière si spectaculaire qu’il est désormais possible, avec un minimum de moyens[1] de faire d’excellentes impressions chez soi, pour peu qu’on possède un œil et la place de garer son traceur. Mais c’est par-dessus tout d’un point de vue culturel qu’il s’est passé quelque chose. Il semble que notre regard sur l’art photographique a évolué en même temps que notre rapport à la pratique de la photographie a changé. Comme si la désacralisation de l’acte photographique avait tout à coup mis la photographie à portée de main, comme si on redécouvrait un continent oublié du monde de l’art. Aux valeurs sûres et muséales, éprouvées par le temps écoulé, s’ajoutent désormais les travaux des photographes modernes et contemporain pour l’œuvre desquels il n’est plus jugé incongru de débourser des sommes jusqu’ici réservées à la peinture[2]. De plus, bien qu’il existe toujours des « artistes photographes », on constate désormais que la frontière entre les arts est devenue poreuse. Le procédé photographique est devenu un moyen pour certains artistes de s’exprimer le temps d’une œuvre, d’un travail, parce qu’il se prête parfaitement à son intention, avant d’être abandonné au profit d’une autre technique, et cette porosité contribue elle-même à l’intérêt grandissant que l’on porte à la photographie.

Art reproductible par excellence[3], la diffusion des images photographiques passe traditionnellement par le support du papier imprimé. De discipline destinée à « remplacer » la peinture[4] dans le cadre de l’édification du public et réservée aux seules publications d’information, la photographie devient, à mesure qu’elle entre dans les mœurs, un art protéiforme dont on tolère qu’il s’affranchisse des seuls journaux et magazines pour investir le domaine livresque. Ainsi, outre le fait qu’un livre reste en théorie beaucoup moins cher qu’un tirage, c’est tout naturellement que les collectionneurs se sont tournés vers le livre de photo, à plus forte raison depuis la récente parution d’un certain nombre d’ouvrages sur la question[5]. Ces « histoires du livre de photo » ont d’ailleurs eu plusieurs effets : elles nous ont permis de découvrir ou de redécouvrir des livres et des auteurs depuis longtemps abandonnés à la seule connaissance des spécialistes, contribuant d’une manière générale à l’édification du plus grand nombre. Elles permettent aussi aux collectionneurs potentiels, frileux ou dubitatifs de se rassurer tout en leur donnant une marche à suivre, un cadre d’investigation. Enfin elles contribuent à l’inflation des prix d’ouvrages qui jusque-là étaient vendus le prix du papier car, à l’instar de la photographie vis-à-vis de la peinture, le livre de photos n’était pas, il y a peu encore, considéré comme un « beau livre » à par entière. L’un dans l’autre, tous ces faits sont plutôt positifs : j’oublie de dire que je suis libraire (livres neufs, comme je dis souvent à mes clients à l’affût de la moindre occasion, « nous avons certainement dans la librairie quelques futurs « collectors ») et que cette folie collectionnite autour du livre de photos me réjouit en tout point, à commencer d’un point de vue commercial. Cela dit, le principal apport de ces livres consacrés à l’histoire du livre de photo reste qu’ils ont encouragé, confirmé, cimenté, l’engouement des amateurs à explorer ce continent somme toute relativement vierge[6] et par là même, ils ont permis la renaissance du genre en amenant les photographes à penser leur travail non seulement du point de vue de la seule technique purement photographique, mais également en fonction d’un livre à paraître. Dans un entretien donné à la télévision lors de sa grande rétrospective à l’Hôtel de ville de Paris (19 octobre 2005 - 27 mai 2006), Willy Ronis affirme qu’il a toujours pensé son travail photographique en fonction d’un livre et qu’au fond, il n’est pas très intéressant de voir des photographies isolées, exposées sur un mur. Dans un monde d’images, les faiseurs d’images eux-mêmes se doivent pour exister d’occuper le terrain et d’aller vers le plus grand nombre, tant il est vrai qu’à moins de posséder un nom et une renommée internationale, le public ne se rend pas forcément en masse aux expositions. Dans cette optique[7], quoi de plus simple, de plus naturel, de plus facile que de faire un livre ?

Mais qu’est-ce que j’appelle au juste un « livre de photos » ? Il est difficile de donner une définition précise. Disons que dans l’idéal et en toute subjectivité, j’attends d’un livre de photos qu’il réunisse certaines qualités[8], non exclusives, dont l’absence ne serait pas rédhibitoire, ni la présence un mérite obligatoirement.

Partant du fait qu’un livre de photos est avant tout un livre d’images, je suis évidemment attaché à la qualité de reproduction et, dans l’idée que le contenu soit à l’image du contenant, à l’adéquation de l’ensemble de la série d’images avec le livre lui-même, dans sa globalité. En évoquant la  qualité de reproduction, il va de soi que je ne pense pas forcément à une prouesse d’impression mais à l’adéquation entre l’image et son support. Je suis en effet attaché à l’idée qu’une image n’est achevée que si dès le moment de sa conception, l’artiste a réfléchi à la qualité du support qu’il lui destine. Ainsi, pour ce qui nous concerne, le type de papier et, par extension, le moyen de reproduction des images sont des éléments essentiels. La mise en scène des photos au sein du livre, c'est-à-dire le soin porté à la manière dont elles se succèdent, dont elles se répondent et se confrontent au fil des pages est également de première importance car c’est en effet la cohérence du chemin de fer[9] qui permet d’accéder au plus près des intentions de l’artiste. Il faut admettre enfin qu’en tout état de cause, et c’est autant le libraire qui parle que le bibliomane, l’apparence du livre a aussi son importance. Nous avons coutume de dire en librairie qu’une bonne couverture participe à hauteur de 50% dans la décision de l’achat d’un livre. Il faut comme toujours donner la meilleure image de soi dès les premiers instants, dès le premier coup d’œil, pour qu’on ait envie soulever la couverture pour voir ce qu’elle dissimule.

Voici en substance les livres que je vais tâcher de défendre dans cette chronique. On l’aura compris, il s’agira dans la majorité de livres d’artistes dans le sens où les photographes eux-mêmes auront participé à toutes les étapes de la réalisation de leur livre, en étroite collaboration avec leur éditeur mais également l’imprimeur et le relieur. Je le répète, le livre de photos pris dans son ensemble est pour moi une œuvre à part entière et en tant que telle je le tiens pour plus considérable qu’une photographie isolée, accrochée sur un mur sans autre valeur à mes yeux que la pertinence intrinsèque de l’image[10]. J’aurai donc tendance à privilégier les créations originales, souvent des petits livres, si on se réfère à leur épaisseur, aux monographies, catalogues d’exposition ou de rétrospective. Ces derniers ne seront néanmoins pas négligés pour autant dans la mesure où je ne peux dissocier mon regard, mes envies et ma motivation : je suis libraire, amateur de livres d’images, acheteur compulsif et collectionneur. Ainsi, certains choix seront guidés par un souci esthétique plus exigeant et d’autres dans une optique plus large qui pourrait être celle de la cohérence générale qui préside à la composition d’une bibliothèque de livres de photos[11].

J’essaierai donc de demeurer dans cette chronique, aussi subjectif et de parti pris que possible, pour vous faire partager mon goût des livres. Nous tenterons de pousser les murs de nos appartements toujours un peu plus de manière à ajouter une nouvelle bibliothèque ou à défaut nous trouverons la place de loger, entre la porte d’entrée et le couloir, une autre pile qu’il faudra bien un jour intégrer à nos étagères.

Vincent Puente,

Paris, mars 2010



[1] Une « bonne » imprimante ou traceur capable de tirer des grands formats, des encres pigmentaires adaptées et un papier choisi avec soin reviennent à moins de 5000 €uros. Il existe désormais la possibilité d’imprimer des images sur papier baryté conçu pour les imprimantes à jet d’encre dont les résultats sont saisissants.

[2]99 Cent II Diptych (2001) d’Andreas Gursky a été adjugée près de 2000000 d’euros dans une vente aux enchères organisée parSotheby's à Londres le 7 février 2007. Record mondial.

[3] Cf. Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1939, in Œuvres III, Gallimard, Paris, 2000.

[4] Cf. David Hockney, Savoirs secrets, Seuil, Paris, 2006.

[5] Par ordre chronologique de publication :

Horacio Fernandez (dir.), Fotografìa Publica, Museo Nacional Centro de arte Reina Sofia & Aldeasa, Madrid, 1999 ; Robert Lebeck et Bodo von Dewitz, Kiosk, Steidl Verlag, Göttingen, 2001 ; Andrew Roth (dir.), The Book of 101 books, PPP editions & Roth Horowitz LLC, New York, 2001 ; Andrew Roth (dir.), Martin Parr et Gerry Badger, The Photobook, A History, 2 volumes, Phaïdon Press, Londres, 2004 et 2006 ; The Open Book, Hasselbladt Center, Suède, 2004 ; Mary Panzer,Things as they are, Chris Boot, Londres, 2005 ; Sheila J. Foster, Manfred Heiting et Rachel Stuhlman, Imagining Paradise, George Eastman House & Steidl Verlag, Göttingen, 2007*.

*Nous ne signalons pas ici les ouvrages consacrés par exemple aux collections privées, catalogues de vente ou à  la production une zone géographique spécifique.

[6] Rappelons incidemment que le tirage maximum d’un livre de photo aujourd’hui se situe aux alentours de 5000 exemplaires auxquels il faut ajouter une centaine ou deux d’exemplaires dits de tête, signés avec un tirage photo. 5000 exemplaires pour le monde, c’est très peu, surtout lorsqu’on sait que même en cas de succès, les impératifs économiques, en partie dictés par les collectionneurs, font qu’une réimpression est rarement envisagée.

[7] Sans jeu de mot…

[8] On n’ose parler de critères…

[9] Le chemin de fer est, dans l'édition, la représentation d'un ouvrage dans sa totalité, page par page. Il permet de visualiser l’emplacement des images - particulièrement les doubles pages - et ainsi de déterminer le rythme de la narration ainsi que l'aspect graphique général du livre.

[10] Je ne suis pas photographe. Les données techniques d’un tirage ne me touchent pas, ne m’intéressent pas. Je me contente simplement de lire le contenu l’image, cela suffit.

[11]La Terre vue du ciel d’Artus Bertrand (La Martinière, Paris, 1999) est l’exemple même de ces livres dont je ne parlerai a priori pas dans cette chronique. Il ne me semble pas pour autant incohérent, si on considère son impact sur le grand public (près de 4 millions d’exemplaires vendus à ce jour) que ce livre figure dans une bibliothèque photo au titre qu’il est représentatif d’un certain goût mais également d’une forme de renouveau de l’utilisation de la photographie comme média de masse à des fins politiques.